Terrorisme, mais qui fait peur à qui ?

Terrorisme, mais qui fait peur à qui ?

[Attention, cet article parle de massacres, de répression, de violences sexuelles et de viol]

(Initialement publié en janvier 2019 dans la gazette Pierre et Marie Canard n°4)

On le sait bien, car ça fait un moment que ça dure : les critères pour définir ce qui sera qualifié de terrorisme ou pas ne sont pas ceux des (nombreuses) définitions de ce mot.

Un membre de Daesh qui commet un massacre en est un, mais un suprémaciste blanc qui commet le même genre de massacre n’en est pas un, c’est un « déséquilibré ». Le terme, ou parfois juste son champ lexical, va être employé pour qualifier des membres de la gauche (anarchistes, zadistes, cgtistes, etc.), mais on rechignera à l’utiliser pour un groupe d’extrême-droite planifiant l’assassinat du Président de la République.

De même, alors que le concept de terreur politique avait été forgé pour désigner les actes de l’État lors de la Révolution française, le terrorisme d’État est désormais souvent exclu par les définitions mêmes du terrorisme. Toutes les méthodes de répression que l’État, par l’intermédiaire de la police, emploie dans les manifestations, les quartiers populaires de banlieue parisienne, dans le but conscient de faire peur à celleux qui osent tenter de se mobiliser contre lui passent à la trappe.

Un autre domaine où le terrorisme réel n’est jamais qualifié, ni même envisagé comme tel, est le terrorisme que la classe des hommes inflige à la classe des femmes. Ici encore, on n’hésitera pas à parler de terrorisme intellectuel pour qualifier le féminisme, alors que c’est clairement sur les féministes que ce terrorisme s’applique, comme on le voit en ce moment en Corée du Sud, où de nombreuses travailleuses de l’industrie du jeu vidéo ont dû s’excuser, voire ont été renvoyées pour avoir partagé, ou tenu des propos associés à un site web féministe radical.

À l’heure où des suprémacistes masculins s’identifiant comme « incels » (pour involuntary celibate, célibat involontaire en français) ont commis plusieurs tueries de masse en Amérique du Nord, il faut se voiler la face pour ne pas voir le caractère terroriste de l’oppression patriarcale.

Mais ce terrorisme est bien plus large, comme le montre la féministe Crêpe Georgette :
« on refuse à employer le bon mot pour qualifier les violences sexuelles à l’égard des femmes : du terrorisme. Nous apprenons très tôt aux femmes à vivre dans la peur, nous ne les armons pas pour lutter contre les agresseurs, nous instillons un climat oppressant, violent, lourd afin que les femmes se contiennent, se surveillent, contrôlent leurs mouvements, leurs gestes et leurs vêtements. Et les femmes qui ne respectent pas ces règles implicites, changeantes, mouvantes sont agressées, violées, tuées. Et c’est bien l’exacte définition du terrorisme ».

Une explication de ce refus peut être trouvée chez la sociologue féministe Guillaumin (ici résumée par Thiers-Vidal) :
« En effet, lorsque des femmes sont assassinées en tant que femmes (meurtres individuels, collectifs), ces actes ne sont jamais analysés comme engageant le corps social dans son fonctionnement et le concernant tout entier comme lors d’attentats terroristes « classiques ». En effet, ces actes révèlent la règle que les hommes ont des droits de propriété sur les femmes, et que « s’ils abusent de ces droits ils sont fous, anormaux psychologiquement mais ne vont pas à l’encontre d’une loi fondamentale. Ils mésusent d’un droit, mais n’y contreviennent pas » ».

Qualifier correctement ces « abus », ce serait mettre en lumière l’oppression, ce serait rappeler la loi générale qui régit notre société et dont le caractère terroriste devient difficile à ignorer dans ces moments-là. Ce terrorisme-là, comme celui des blancs, et comme celui de la droite en général, est celui des dominants, de ceux qui s’arrogent le droit d’exercer la violence comme bon leur semble, les mêmes qui contrôlent quelles violences auront le droit d’être reconnues comme telles. Chez les autres, le moindre haussement de ton sera d’une violence insupportable tandis que chez eux, seuls les « abus » seront jugés négativement (mais individualisés, déconnectés de la structure de pouvoir qui les engendre).

Finalement, ce qui est qualifié de terrorisme, c’est quand la peur finit par atteindre les oppresseurs, et rien ne leur fait plus peur que la perspective de la fin de l’oppression… Bah, il serait temps qu’ils aient peur, non ?

Sources :

  • https://blogepervier.wordpress.com/2018/05/17/ils-ne-sont-jamais-terroristes (sur les doubles standards du terrorisme)
  • https://www.kotaku.com.au/2018/04/in-south-korea-gamers-stage-an-inquisition-against-feminists (sur la persécution des féministes dans le milieu du jeu vidéo en Corée du Sud)
  • http://www.crepegeorgette.com/2017/10/19/colere (extrait de Crêpe Georgette)
  • De « L’Ennemi Principal » aux principaux ennemis p. 44 (résumé de Guillaumin)

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