Notre pain quotidien

Notre pain quotidien

(Initialement publié en avril 2019 dans la gazette Pierre et Marie Canard n°5)

Souvent quand on parle d’améliorer la société, quelques arguments reviennent de manière récurrente. Petit florilège, avec leurs contre-arguments :

« Vous les égalitaristes, vous avez une vision idéologique du monde, moi je pense par moi-même, avec bon sens. »

Derrière cette accusation d’idéologie, on nous accuse de ne pas avoir une pensée qui nous est propre et de suivre un dogme. Sauf qu’une pensée propre, ça n’existe pas, ce « bon sens » n’est le résultat que d’un refus de chercher les sources de ses propres idées. Personne ne naît avec la science infuse, toutes nos idées sont le résultat de notre sociabilisation et de l’environnement dans lequel on évolue. Les sciences (neurosciences, sciences cognitives, linguistiques) ont montré à plusieurs reprises que même le langage influe sur nos idées, notre façon d’appréhender la société.

« Vous les militant·es, vous êtes sectaires, vous n’êtes pas ouvert·es à la contradiction, vous ne pourrez jamais progresser dans votre pensée. »

Une autre accusation sera celle de l’entre-soi, d’être fermé·e au débat. Cependant :

  • Ces idées ne nous servent pas qu’à faire des débats divertissants. Quand on parle de politique, on veut agir, avoir un impact sur la société. Et pour ce faire, il faut bien se regrouper entre personnes qui ont une volonté similaire. Cela permet également d’esquisser entre nous ce que pourrait être la société que nous voulons.
  • Il ne faut pas croire que nous sommes d’accord sur tout. Les désaccords arrivent très vite, même entre les personnes les plus proches politiquement. Seulement, les différences arrivent plus tard et permettent donc de plus approfondir les sujets en questions. De plus on ne peut pas vraiment s’extraire du monde, les confrontations sont omniprésentes au quotidien (au boulot, dans les études, dans la famille, etc).
  • Enfin si on se regroupe entre nous, c’est aussi simplement pour survivre dans cette société qui nous agresse perpétuellement lorsqu’on appartient à un groupe opprimé et/ou marginalisé. Il nous est donc bien utile et vital d’avoir du soutien, de créer des réseaux de solidarité.

« Ah mais toi, avec ta volonté d’accueillir les migrant·es tu es dans le moralisme. Il faut être pragmatique on peut pas accueillir tout le monde. »

Nous serions moralistes ou moralisateur·ices… Effectivement, nous émettons des jugements de valeur : certaines choses nous paraissent mieux que d’autres.

Par exemple nous considérons que les personnes qui arrivent dans un nouveau territoire ne devraient pas avoir à se préoccuper d’avoir des papiers en règle pour pouvoir vivre décemment.

Mais nous ne somme pas les seul·es : derrière ce « pragmatisme » qui s’oppose à nous, comme derrière toutes les postures de ce genre, il y a bien une morale. Par exemple une personne « pragmatique » pense que ce serait une catastrophe d' »accueillir tout le monde », en particulier ça augmenterait le chômage, et donc qu’il vaut mieux avoir un chômage bas et des gens qui se noient dans la Méditerranée qu’un chômage plus haut (une prédiction pour le moins hasardeuse) et pas de mort.

Cette préférence cache d’autres jugements de valeur : soit une obsession pour l’économie qui lui fait privilégier une abstraction comme la courbe du chômage devant la vie d’individus, soit un nationalisme qui donne la priorité aux Français·es, soit un racisme qui a peur de cette arrivée de populations majoritairement noires.

La principale différence entre notre morale et la leur, c’est que la nôtre présuppose l’égalité totale de tou·te·s les individu·es et la priorité de l’humain·e sur l’économie.

« Mais de toutes façons, qu’est-ce qu’on y peut, tous vos trucs là, c’est de l’utopie »

Sans doute en partie. Le monde que nous voulons contribuer à construire n’existe pas encore, et il est difficile (voire absurde) de se lancer dans une lutte pour la transformation de la société sans une petite idée de celle qu’on voudrait voir à la place.

Mais que dire de cette autre utopie, celle qui est dans la tête de nos détracteurs. Cette utopie est celle qui apparaît dès que ces gens décrivent la société dans laquelle on vit : une société où le racisme a disparu, où le genre et la sexualité ne sont plus des causes de discriminations et de violences, une société où les classes sociales ont été abolies il y a 200 ans et remplacées par une méritocratie.

Notre utopie est un horizon, comme une étoile dans le ciel qui nous permet de nous guider à travers le monde réel sans jamais se substituer à lui. La leur est un brouillard qui vient masquer le monde réel et qui nous mène tout droit au naufrage.

Comments are closed.